Interview d'Alexandre GIRARD, Président du réseau RASTOMA

Interview d'Alexandre GIRARD, Président du réseau RASTOMA

Interview d'Alexandre GIRARD, Président du réseau RASTOMA

Le Réseau des Acteurs de la Sauvegarde des Tortues Marines en Afrique Centrale (RASTOMA), créé en 2012, est un réseau d’ONG africaines travaillant sur la conservation des tortues marines et de leurs habitats. Pouvez-vous nous en dire un mot ? Quelle est sa raison d’être et quelles sont les particularités de ce réseau ? A l’heure actuelle, quel est votre positionnement stratégique dans la sous-région ? 

RASTOMA est un réseau d’acteurs de la société civile, établi au Congo depuis 2012 et dont l’objectif est de protéger les tortues marines et leurs habitats naturels sur le long terme en Afrique centrale. Le réseau RASTOMA fédère actuellement 11 ONG de conservation des Tortues Marines, réparties sur les 6 pays d'Afrique centrale donnant sur l'océan Atlantique : La République démocratique du Congo, la République du Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale (incluant d’île de Bioko), São Tomé et Principe et le Cameroun.

L’Afrique Centrale accueille, dans ses eaux côtières et sur ses plages, cinq des sept espèces de tortues marines présentes à travers le monde. Ces cinq espèces sont menacées : la tortue imbriquée est classée en danger critique d’extinction sur la liste rouge de l’UICN, la tortue verte et la tortue caouane, en danger d’extinction, et la tortue luth et la tortue olivâtre, classées vulnérables.

La vision du RASTOMA est une Afrique centrale où les tortues marines évoluent dans des habitats marins côtiers en bonne santé et où les ressources naturelles et la biodiversité sont gérées durablement par et au bénéfice des communautés côtières. Pour mettre en œuvre cette vision, nos angles d’actions sont variés, notamment :

- nous renforçons les capacités des acteurs locaux de la conservation des tortues marines et appuyons les organisations pour qu’elles se professionnalisent et se structurent ;

- nous construisons avec nos membres une stratégie régionale de conservation des Tortues Marines cohérente, pragmatique, fondée sur la science, impliquant et prenant en compte les communautés et les usagers du littoral ;

- nous accompagnons les institutions régionales impliquées dans la conservation, la planification du développement et la gestion des ressources ;

- nous apportons un soutien technique scientifique et parfois financier à nos membres ;

- nous réalisons un plaidoyer pour renforcer le cadre législatif en faveur de la protection de la biodiversité et des écosystèmes dans les 6 pays d’Afrique centrale ;

- nous renforçons la visibilité des acteurs et de leurs actions, et nous faisons le lien entre les acteurs locaux et les institutions régionales et internationales.

L’Alliance GSAC et le RASTOMA possèdent deux points communs importants : ce sont deux réseaux qui rassemblent des acteurs de la société civile africaine. Tous deux visent à sauver des espèces phares d’Afrique centrale : les grands singes et les tortues marines. Des discussions sont en cours concernant un rapprochement entre les deux réseaux : Pourquoi un tel rapprochement ? Quelles sont les opportunités associées et les problématiques communes auxquelles font face ces deux réseaux ? 

De prime abord, nos espèces de prédilection, les tortues marines et les grands singes, peuvent paraître très différentes. Elles sont très éloignées dans l’histoire de l’évolution des espèces, d’un côté des reptiles marins, animaux à sang froid, de l’autre des mammifères hominidés très proches de l’Homme. Autre différence notable, nous préservons des habitats marins côtiers, lorsque l’Alliance GSAC travaille sur un habitat terrestre essentiellement forestier.

Ces espèces ont pourtant des points communs : il s’agit d’espèces mobiles, dont les aires de répartition s’accommodent mal des frontières nationales. Ainsi, pour les tortues marines, le niveau régional est l’échelle à laquelle il est nécessaire de travailler pour devenir efficace. Les aires géographiques utilisées par les tortues marines, leur domaine de vie, couvrent plusieurs pays, par exemple l’ensemble des eaux du golfe de Guinée pour les tortues olivâtres, les eaux côtières des pays de l’Afrique centrale pour les tortues vertes, parfois même le bassin océanique Atlantique dans son ensemble, par exemple pour les tortues luth. J’ai le sentiment qu’il en est de même pour les grands singes, les approches nationales sont certainement insuffisantes pour aboutir à des résultats et seules des actions coordonnées régionales sont à même d’être efficaces. Les menaces qui pèsent sur nos espèces de prédilection ont également une emprise régionale, continentale, voire mondiale. C’est pourquoi des approches coordonnées à une échelle supranationale sont nécessaires pour atteindre un degré d’efficacité satisfaisant.

Ce panorama permet de réaliser l’importance du travail en réseau pour les protéger efficacement. Actuellement, l’Alliance GSAC et RASTOMA développent des modes d’actions et des stratégies régionales chacun de leur côté. Il semble évident que l’échange d’expériences et la mise en commun de solutions efficaces, dans le contexte de l’Afrique centrale, seraient profitables aux deux réseaux. Ces derniers partagent aussi une philosophie d’actions commune, fondée sur la création de lien humain. Tous deux construisent de la cohérence entre les acteurs, renforcent l’impact et l’influence par l’union des forces, les synergies, les complémentarités. Les principes fondateurs sont, à mes yeux, similaires : il s’agit de créer une dynamique de groupe pour aller plus loin ensemble. Les deux réseaux partagent aussi la même zone d’intervention, l’Afrique centrale. Nous agissons ainsi dans le même contexte humain, économique, institutionnel et politique. Nous sommes donc certainement confrontés à des problématiques similaires.

Si l’on est pragmatique, il existe de nombreuses opportunités de synergies et de renforcement mutuel entre ces réseaux, et cela dans des domaines très variés : je pense notamment à la communication, la gestion associative, le plaidoyer mais aussi l’orchestration du dialogue de la société civile (nos membres) avec les acteurs communautaires, les institutions nationales et régionales, le monde académique et la communauté scientifique. Sur un plan plus terre à terre, notre pouvoir d’actions au quotidien dépend de nos forces d’animation. C’est pourquoi RASTOMA et l’Alliance GSAC envisagent de mettre en commun, dans un avenir proche, certains aspects de leurs coordinations : il pourra par exemple s’agir d’une mutualisation de certains postes au sein des équipes de permanents (par exemple, comptabilité, secrétariat, webmaster), du partage d’un plateau technique et administratif (bureau, salle de réunion, imprimante, connexion internet). Le renforcement de capacités est un axe important de l’action des réseaux RASTOMA et Alliance GSAC. Il pourrait donc être bénéfique de rechercher également des synergies en matière de formations.

L’Alliance GSAC et RASTOMA partagent également des difficultés : les ressources financières indispensables au fonctionnement du réseau et au déploiement des actions restent difficiles à sécuriser et à pérenniser car les partenaires finançant les actions de réseaux sont encore rares et les guichets régionaux inexistants. Rechercher ensemble des solutions, mutualiser nos efforts, échanger nos contacts augmenteront nos performances dans ce domaine. En nous unissant, nous serons plus à même de défendre auprès de nos partenaires cette approche « réseau » que nous savons cruciale pour la conservation des grands singes et des tortues marines.

Quelles sont les perspectives d’avenir et les plus gros défis/enjeux à relever, à l’heure actuelle, pour RASTOMA, et plus largement pour ces réseaux africains sous-régionaux ? 

Les résultats des actions du RASTOMA sont visibles et le réseau est désormais un interlocuteur reconnu dans la région et à l’échelle internationale, capable de mobiliser et de coordonner des actions dans six pays d’Afrique centrale.

Rastoma est, depuis fin 2018, un membre de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN). Nous sommes, par ailleurs, force de propositions auprès de l’OFAC (l’Observatoire des Forêts d’Afrique Centrale, instrument de la COMIFAC, Commission des Forêts d’Afrique Centrale) pour la création d’indicateurs de suivi des populations de tortues marines. Nous nous sommes ainsi intégrés dans les schémas institutionnels et nos membres accèdent au statut de professionnels de la conservation, partenaires des Etats pour la mise en œuvre des plans d’actions nationaux et régionaux.

Grâce aux sessions de formations et aux voyages d’échanges que nous organisons pour nos membres, les acteurs de terrains mettent désormais en œuvre des protocoles conformes aux recommandations internationales et les données produites nourrissent les bases de données mondiales et produisent des connaissances et des instruments de suivi et de gestion. Notre plus belle réussite reste que nous sommes désormais une famille, et non plus des acteurs isolés. Nous avons construit notre identité : nous partageons une culture associative, des valeurs et nous construisons une vision commune qui oriente globalement nos actions.

Un des grands défis pour le RASTOMA actuellement consiste à mobiliser les acteurs sur le long terme. Les membres du RASTOMA, qui sont des acteurs de terrain accaparés quotidiennement par une multitude de tâches et de situations à gérer, sont parfois difficiles à mobiliser sur des visions stratégiques à long terme. Celles-ci peuvent en effet sembler peu prioritaires comparées aux urgences quotidiennes. Afin de stimuler l’implication des membres, nous avons donc choisi de nous concentrer sur quelques approches concrètes et fédératrices : nos deux axes fédérateurs pour les deux années à venir sont la lutte contre la pollution plastique qui cause une forte mortalité chez les tortues marines et la promotion d’une pêche artisanale rentable et durable, respectueuse des espèces marines menacées dont les tortues marines font partie.

Au-delà de ces deux axes thématiques, nous interviewons actuellement les membres pour mieux connaître leurs besoins de formations et construire un programme de formations bien adapté aux besoins actuels. Nous souhaitons également mettre à profit notre reconnaissance et notre visibilité pour influencer les Etats et renforcer l’arsenal législatif et la mise en œuvre des lois de protection de la faune marine et des habitats.

Le second défi réside dans la sécurisation sur le long terme des moyens pour étoffer l’équipe d’animation et de coordination du réseau et notre potentiel d’actions. La recherche de voie de mutualisation avec l’Alliance s’intègre cette réflexion. 

En terme d’actions de conservation sur le terrain, notre troisième défi est la mise en cohérence et l’orchestration des ONG sur le terrain pour que les actions locales participent à la mise en œuvre d’un plan régional d’actions découlant d’une stratégie de conservation raisonnée et fondée sur la science. Les grands axes de cette stratégie existent dans le Mémorandum d’Accord sur la Conservation des tortues marines le long des côtes atlantiques de l’Afrique. Ce Mémorandum, établi en 1999 sous l’égide de la Convention sur les Espèces Migratrices (CMS-Bonn), a été ratifié par 24 Etats d’Afrique de l’Ouest et Centrale. Il est pourtant resté lettre morte. Nous sommes convaincus que la société civile, si elle s’approprie cette stratégie, peut la rendre concrète. Nous souhaitons convaincre les Etats et les bailleurs de donner à la société civile organisée en réseau, les moyens et les prérogatives pour être l’acteur central de l’implémentation de cette stratégie. Il s’agit d’abord d’adapter cette stratégie pour y intégrer les deux principaux acteurs capables de faire la différence sur le long terme : les usagers de la mer et du littoral que sont les communautés côtières, les pêcheurs, les pétroliers, etc. et la société civile (organisée en réseau), en collaboration avec les Etats et les administrations nationales. Pour construire les fondations de cette vision, RASTOMA soutient l’émergence d’un réseau frère en Afrique de l’Ouest : WASTCON (West African Sea Turtle Connection). Sous l’impulsion du RASTOMA, WATSCON a tenu sa première réunion fin 2018 avec l’appui du Bureau régional de l’UICN. L’objectif est de disposer d’un tissu de réseaux couvrant l’Afrique Centrale (Rastoma) et l’Afrique de l’Ouest (Wastcon) capable de coordonner la mise en œuvre du plan d’actions régional.

Enfin, quel est votre plus beau souvenir/anecdote dans le cadre des actions menées avec/par le RASTOMA ?

Mes meilleurs souvenirs sont liés à l’émulation qui règne lors des assemblées générales du RASTOMA. Une fois par an, nous nous retrouvons entre acteurs des différents pays et nous travaillons dans une ambiance chaleureuse, et néanmoins très efficacement.

Avant l’émergence du réseau RASTOMA, les acteurs étaient parfois à couteaux tirés. Ces tensions peuvent sembler surprenantes dans le milieu de la conservation, où l’on pourrait s’attendre à trouver des acteurs unis visant un objectif commun. Dans les faits, ce n’est pas toujours le cas. Malgré l’ampleur de la tâche et la grandeur des missions qui guident les organisations de la société civile, celles-ci se retrouvent souvent en compétition, avec peu de moyens. Des tensions naissent alors. Les conflits sont aussi le lot commun de toute initiative humaine.

Le RASTOMA a joué un rôle déterminant pour améliorer les interactions entre les acteurs de la société civile investis dans la conservation des tortues marines. Pour y parvenir, nous avons mis en place des cadres de gouvernance et défini des valeurs partagées permettant de désamorcer les sources de conflits. La qualité des échanges et l’ouverture à l’autre se sont alors rapidement améliorées. Nos congrès régionaux annuels sont des occasions supplémentaires pour renforcer ces liens. Ces relations fortes sont ensuite le ciment qui scellent les collaborations fructueuses au sein du RASTOMA.

Mes meilleurs souvenirs sont la manifestation de ces liens, lorsque les remparts tombent et que les acteurs se sentent à l’aise, que les visages rayonnent. La qualité de l’émulation du groupe devient alors palpable. Le véritable travail en collaboration peut alors commencer. Dans nos programmes de conservation sur les tortues marines, cela se traduit par des interactions franches et honnêtes et la valorisation des complémentarités. Chacun trouve sa place, se définit par rapport au groupe. Par exemple, grâce à cette dynamique, les acteurs du Cameroun agissent désormais au sein d’une plateforme Cameroun. Ils y établissent, de manière concertée, leur plan d’actions annuel et répartissent leurs forces d’intervention pour rechercher une couverture optimale du littoral avec les moyens humains et financiers disponibles.

Ma rétribution en tant que président du RASTOMA, élu bénévole, c’est de voir ces acteurs s’entendre et travailler ensemble, vivre ensemble, partager leurs passions et exprimer leurs potentiels. Leurs personnalités fleurissent (floruit disent les anciens) et ils expriment alors le meilleur d’eux-mêmes au bénéfice de la protection de la biodiversité et des écosystèmes. Dans ces moments-là, je saisi pleinement pourquoi l’énergie et le temps que je dépense n’est pas un mauvais investissement.

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