Interview d'Aimé Epanda, Président de l'ONG TF-RD

Interview d'Aimé Epanda, Président de l'ONG TF-RD

Interview d'Aimé Epanda, Président de l'ONG TF-RD

Aimé, vous êtes président de l’ONG TF-RD, qui met actuellement en place un modèle innovant de développement local en périphérie de la Réserve de Biosphère du Dja (RBD), Aire protégée (AP) et classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis 1987. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce modèle ? A quel objectif concret répond-t-il et intervenez-vous dans d'autres zones au Cameroun? 

TF-RD met actuellement en place un modèle innovant de conservation de la biodiversité basé sur le développement économique durable des communautés locales par l’appui aux filières de produits naturels. Ce modèle est principalement mis en œuvre à la périphérie de la Réserve de Biosphère du Dja et se voit progressivement répliqué à la périphérie d’autres aires protégées, notamment le Parc National de Campo Ma’an.

Initiée en 2013 sur un financement initial du Programme de Petites Initiative (PPI) de l’UICN (financement FFEM), l’approche développée se veut novatrice dans le contexte régional et monte en puissance progressivement grâce au soutien d’acteurs internationaux tels que Man and Nature et African Wildlife Foundation (AWF) notamment. Un appui technique du CIRAD a également eu lieu, afin de mettre en place sur le terrain un champ semencier en début de projet et d’autres acteurs internationaux tels que la GIZ (coopération allemande) montrent de l’intérêt pour notre approche.

La particularité de cette approche est qu’elle permet de mettre l’économie au service de la biodiversité  en développant à l’échelle locale les micro-entreprises locales basées sur  le développement des chaînes de valeurs et générant des revenus pour  les communautés locales. Le système agro-forestier mis en place est à base de cacao enrichi aux bananiers plantains et aux arbres fruitiers locaux et PFNL. Un des objectifs est d’aller vers une démarche de certification du cacao produit et un certain nombre de producteurs accompagnés respectent d’ors et déjà, sur une base volontaire, les critères de certification RAINFOREST ALLIANCE. L’ensemble des PFNL valorisés ont de nombreuses vertus et répondent à des usages, tant locaux, nationaux qu’internationaux. Ils trouvent des débouchés aussi bien dans les domaines cosmétiques, alimentaires que dans celui de la santé.

Afin de consolider l’approche et de garantir des débouchés stables à un prix équitable (ce qui n’était pas le cas dans le passé, le manque de collaboration entre petits producteurs favorisant un achat à bas prix par des intermédiaires), une entreprise sociale appelée Tropical Forest Food and Cosmetic (TF-FC) a également été développée sous l’impulsion de l’ONG.

Basée à Yaoundé, TF-FC est une entité indépendante de l’ONG qui rachète aux communautés accompagnées la matière première ayant subi une première transformation de qualité. Les produits achetés par TF-FC subissent la seconde transformation à l’aide d’une presse à huile végétale (huiles, beurres cosmétiques et alimentaires de qualité), puis ils sont vendus sur les  marchés  locaux, nationaux et internationaux. Ces produits transformés par TF-FC sont désormais reconnus par l’ANOR et un partenariat avec le Ministère de la Recherche Scientifique camerounais (MINRESI) et le Centre Pasteur de Yaoundé a permis d’améliorer et garantir la qualité de ces produits.

Le partenariat entre secteur privé et public  est à l’origine du succès potentiel de l’approche et des bons résultats obtenus jusqu’à présent. Sans que la liste soit exhaustive, il est ainsi possible de citer le caractère fortement participatif de l’approche, et ce à chaque étape, du processus de valorisation du savoir-faire local, à la signature et le respect d’accords environnementaux réciproques, en passant par la formation de personnes ressources vivant dans les zones, l’objectif étant de pouvoir répliquer l’approche sur de nouveaux sites.

La RBD et sa périphérie sont des zones humides riches en espèces végétales et animales. Au regard des dernières évaluations menées dans le cadre du patrimoine mondial (http://whc.unesco.org/fr/decisions/?id_decision=7021&), les pressions sur le bien perdurent, avec des conséquences négatives sur la biodiversité. Selon vous, quelles sont les principales menaces actuelles sur ce bien? Dans quelle mesure l’approche de TF-RD relative au développement de filières économiques contribue-elle concrètement à la conservation de la faune et de la flore dans cette zone ? 

C'est exact, d’importantes menaces directes et indirectes pèsent actuellement sur la Réserve de Biosphère du Dja et dans les zones périphériques de cette réserve. Il s’agit  des activités d’exploitation minière, forestière, agroindustrielle, du braconnage, de l’agriculture itinérante sur brulis et du développement des infrastructures hydroélectriques. L’approche de TF-RD contribue à la conservation de la faune et de la flore dans cette zone à travers des impacts visibles et concrets :

La démarche prend dès le départ en compte des aspects de durabilité de l’exploitation à travers l’étude continue des effets de la récolte sur les taux de régénération naturelle et l’élaboration de plans de récolte. La mise en place de pépinières et l’organisation de campagnes de reboisement visent également à assurer cette durabilité. Le système agroforestier est, par ailleurs, mis en place sur d’anciennes plantations et de vielles jachères, ce qui permet d’éviter l’ouverture de nouveaux espaces pour la production de cacao. Cette démarche a déjà contribué, jusqu’en 2017, à éviter la déforestation de plus de 150 hectares d’espace forestier et la mise en terre d’environ 50.000 pieds de cacao et 10.000 arbres locaux (PFNL et agrumes).

Par ailleurs, une étude menée en  2017 par l’équipe de TF-RD, et en cours de publication, montre que les actions de sensibilisation, de formation et d’introduction de ces sources alternatives de revenus ont contribué à améliorer la perception des communautés quant à la faune et plus globalement quant au processus de conservation. Ceux-ci comprennent désormais que la viande de brousse n’est pas la seule source de protéine ou la seule source de revenu mais plutôt un héritage, un patrimoine à conserver afin de préserver l’environnement et bénéficier des alternatives qu’offre la forêt.

De plus, la même étude a révélé que les personnes impliquées dans les entreprises de production de cacao avaient une fréquence de chasse cinq fois inférieure aux autres membres de la communauté. Ainsi, le fait d’améliorer la perception et les moyens d’existence des communautés rurales via cette démarche contribue à réduire significativement l’impact du braconnage dans la zone.

Votre ONG est membre fondateur de l'Alliance GSAC, depuis sa création en 2016 ; quel est votre point de vue et vos attentes vis à vis de ce réseau encore jeune? Pourquoi cet engagement de votre part pour la protection des grands singes, et la biodiversité de façon générale?

TF-RD est très honoré de contribuer à la protection des grands singe à travers l’Alliance GSAC. Les objectifs de l'Alliance en matière de protection des espèces menacées corroborent avec ceux de TF-RD.

Jusqu'à présent, les ONG locales ont un sentiment d’exclusion et de marginalisation dans les processus de prise de décision relatifs à la conservation de la biodiversité. Considérées comme des petites structures peu crédibles techniquement, ces ONG ne sont pas reconnues à leur juste valeur et  subissent des décisions sans leur implication réelle. De plus, la carence en stratégie et en développement local des terroirs crée un véritable handicap pour ces ONG en matière de gouvernance territoriale au sein des landscapes où elles interviennent. La mise en réseau, à travers l’AGSAC, permet non seulement de réduire l’action anthropique sur les grands singes mais aussi d’optimiser l’apport du contenu local sur les problématiques ci-dessus énumérées.

Il y a beaucoup d’attentes vis-à-vis de l’Alliance GSAC ; je pense que les principales attentes résident en matière de renforcement des capacités des membres, de valorisation de leur travail et de mobilisation des fonds et enfin de bonne gouvernance associative au sein du réseau et des ONG membres.

Un souvenir lié à un grand singe ou à toute autre espèce ? 

En 2010, une famille de gorilles avait été victime d’anthrax (maladie bactérienne) laissant derrière eux un jeune petit. Je l’ai alors transporté sur le dos, sur une distance d’environ 75 kilomètres avant de trouver une voiture pour le conduire dans le zoo de la Mefou à Yaoundé. Ce gorille est aujourd’hui le mâle dominant auprès de sa troupe constituée d’environ 10 gorilles. Le Zoo de la Mefou fait partie d’un vaste programme d’éducation environnementale où les enfants du Dja viennent apprendre l’écologie et le respect des grands singes, et sont heureux quand ils découvrent que ce gorille vient de leur forêt. Pour nous, c’est une grande fierté.

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